Carrefour réunit ses actionnaires en assemblée générale. Le nouveau patron du groupe, Alexandre Bompard, doit les convaincre du bien-fondé de sa stratégie. Il est aussi beaucoup question de rémunération, un sujet sensible.

Nous voici au Dock Pullman à Aubervilliers, protégé ce matin par plusieurs cars de CRS, pour participer à l’assemblée des actionnaires de Carrefour. Nous avons obtenu en quelques minutes la tablette rouge dernier cri de Société Générale, organisatrice de l’AG. Nous avons reçu 182 mandats, et nous représentons 87.757 actions et 92.080 voix.

Pour patienter, nous lisons le tract remis à l’entrée par l’ARASC, une association créée par des militants CFDT dont les membres sont salariés et actionnaires. Ils estiment qu’il serait « dangereux de croire que la transformation (nécessaire) de l’entreprise puisse se réaliser sans l’adhésion des salariés ». Ils voteront contre la résolution 18 (rémunération du PDG sortant Georges Plassat) mais aussi contre la résolution 3, estimant que le montant du dividende « aurait dû être investi dans l’outil de travail et la protection des salariés ».
Nous nous rendons au club des actionnaires, qui dispose d’un vaste espace d’information. On nous y explique qu’il faut 60 actions au porteur ou bien une au nominatif pour en être membre. Cela permet d’économiser 14 euros, le prix de la carte Pass standard (pas la Gold), donnant droit à des réductions (des euros sont crédités) dans les hypermarchés, une fois par semaine.
Une fois dans la salle, nous constatons que la CFDT est présente en force, avec plusieurs dizaines de représentants reconnaissables à leur gilet orange.

La séance tarde à débuter, des actionnaires crient « remboursez ! »

Alexandre Bompard ouvre la séance. Un huissier de justice est présent.

Le directeur financier prend la parole. Il dit que la croissance a fortement ralenti en 2017 à 1,6% contre 3% en 2016. Le Brésil a été pénalisé par une déflation alimentaire. La marge d’exploitation courante a reculé de 52 points de base, de 3,1% à 2,5%, en raison notamment de l’inflation des coûts de personnel en Amérique latine. L’Argentine a été déficitaire. Il a fallu aussi déprécier en partie l’écart d’acquisition en Italie. Les investissements se sont réduits à 2,1 milliards contre 2,5, se rapprochant de l’objectif de 2 milliards. La dette nette s’est réduite de 788 millions à 3.743 millions, grâce notamment à l’entrée en Bourse de la filiale brésilienne. La notation est avec une perspective stable chez Moody’s et négative chez Standard & Poor’s. Il est proposé de réinvestir le dividende en actions avec un prix de souscription de 13,72 euros, l’option pouvant être exercée jusqu’au 4 juillet.

Le concept d’hypermarché en souffrance

Alexandre Bompard a débuté son discours. A la tête du groupe depuis dix mois, c’est sa première AG. Il rappelle que le plan de transformation présenté en janvier est d’une ampleur sans précédent. Il évoque l’esprit pionnier du créateur en France du concept d’hypermarché. Mais il dit aussi que Carrefour « n’a pas pris part à la révolution digitale avec 1% seulement du chiffre d’affaires dans le e-commerce ». Le résultat net a été négatif l’an dernier, pour la première fois depuis quinze ans. Il entend relever le défi de la transition alimentaire vers le bio. Le but par exemple est de ne plus proposer d’œufs pondus par des poules élevées en cage d’ici 2025.
Le concept d’hypermarché est en souffrance avec une baisse des ventes au mètre carré et les surfaces doivent baisser dans certaines zones. Il faut aussi rechercher des partenariats dans le non-alimentaire. Le dirigeant dit que « l’hypermarché doit être au service du e-commerce ». Un partenariat a été passé avec Google pour bénéficier de son expertise en intelligence artificielle et commande vocale. Le partenariat avec Système U va bien au-delà des achats en commun et concerne les filières agricoles. Ces accords sont nouveaux, car « il y a six mois, nous étions isolés, toutes les alliances se nouaient sans Carrefour ».

Huées et sifflets au moment des rémunérations

Thierry Breton, président du comité des rémunérations, intervient en vidéo. C’est sous les huées et les sifflets qu’il détaille les sommes allouées à Georges Plassat au titre de 2017. La rémunération de son successeur Alexandre Bompard suscite les mêmes mouvements d’humeur. La part fixe reste inchangée à 1,5 million d’euros par an.
Le commissaire aux comptes détaille la clause de non-concurrence et l’indemnité de départ attribuées à Georges Plassat (conventions réglementées), ce qui déclenche à nouveau du mécontentement.
Question sur le numérique. Alexandre Bompard dit que le groupe a pris du retard sur le marché du Drive, estimé à 5 milliards. Leclerc a une part de marché de 50% et Carrefour 10%.

Réinvestir le dividende en actions

Le représentant de la CFDT prend le micro. Il critique le « package de départ de plus de 13 millions d’euros » pour Georges Plassat : « nous sommes tous fiers de l’invention du concept d’hypermarché mais vous inventez maintenant l’hyperbonus ! ». Alexandre Bompard ne se prononce pas sur ce point mais dit qu’il veut préserver le modèle social de Carrefour incluant le partage de la richesse. Le dividende proposé est en baisse de 34% à 0,46 euro au lieu de 0,70 euro, soit un taux de distribution en bas de la fourchette habituelle de 45 à 50%. En revanche la participation, qui aurait dû mécaniquement fortement baisser à 57 euros, a été relevée à 557 euros.
Un ex-chef d’entreprise détenteur de 290 actions critique lui aussi la rémunération de l’ancien patron ayant échoué à numériser. Il propose de se priver de dividende. Alexandre Bompard donne la bonne réponse en encourageant les actionnaires à réinvestir le dividende. Un autre actionnaire dit qu’il réinvestira le coupon, comme chaque année. Il critique aussi, avec raison, le fait que toutes les conventions réglementées soient regroupées en une seule résolution, y compris celles concernant Georges Plassat. La clause de non-concurrence de 18 mois lui paraît injustifiée s’agissant d’un homme âgé et à la santé fragile. Il est répondu par le secrétaire général Laurent Vallée que les conditions de performance, qui portaient sur la période 2014-2016, ont été remplies.
Alexandre Bompard évoque sa propre rémunération et dit qu’il a demandé que le free cash-flow, indicateur qu’il juge essentiel, soit ajouté à ses critères de performance.
Un actionnaire suggère de faire entrer un robot au conseil d’administration…

Pas de contestation du salaire de Bompard

En réponse à une question sur le partenariat avec Google, Alexandre Bompard dit que Google va lancer son offre de e-commerce alimentaire mondiale avec Carrefour et que l’intelligence artificielle va permettre d’améliorer la connaissance des clients. Pour lui, l’IA « va changer les entreprises mais aussi notre civilisation ».
Un actionnaire qui est venu en fauteuil électrique pose une question sur les risques de change. Le directeur financier dit que, dans les différents pays, les achats et ventes se font beaucoup dans la même devise. Pour les achats en Asie en dollar, il y a des couvertures. Reste la conversion des résultats en euro, qui ne peut être couverte. D’où l’impact de la baisse du réal brésilien.
Réponse à une question sur le Brésil. Le président dit qu’il n’est pas en perte, mais a une rentabilité forte et est un des poumons du groupe. Le problème est la déflation des produits alimentaires. On passe au vote avec un quorum de 61,68%.
La cooptation d’Alexandre Bompard est ratifiée avec 89,49% des voix et son mandat est renouvelé avec 88,88% des suffrages. Sa rémunération 2017 est un peu contestée (74,26%), ainsi que les critères de calcul de sa rémunération 2018 (73,87%). Le dividende est largement approuvé avec un score de 96%.